Sacrifice maternel
J’étais alors élève de quatrième au lycée de Nice et ma mère avait, à l’hôtel Negresco, une de ces « vitrines » de couloir où elle exposait les articles que les magasins de luxe lui concédaient* ; chaque écharpe, chaque ceinture, ou chemisette vendue lui rapportait 10% de commission. Parfois elle pratiquait une petite hausse illicite des prix et mettait la différence dans sa poche. Toute la journée, elle guettait les clients éventuels, fumant nerveusement, car notre pain quotidien dépendait entièrement de ce commerce incertain.
Depuis treize ans déjà, seule, sans mari, elle luttait ainsi courageusement, afin de gagner, chaque mois, ce qu’il nous fallait pour vivre, pour payer le beurre, les souliers, le loyer, les vêtements, le bifteck de midi, ce bifteck qu’elle plaçait chaque jour devant moi dans l’assiette, un peu solennellement, comme le signe même de sa victoire sur l’adversité. Je revenais du lycée et m’attablais devant le plat. Ma mère, debout, me regardait manger avec cet apaisé des chiennes qui allaitent leurs petits.
Elle refusait d’y toucher elle-même et m’assurait qu’elle n’aimait que les légumes et que la viande et les graisses étaient strictement défendues.
Un jour, quittant la table, j’allai à la cuisine boire un verre d’eau.
Ma mère était assise sur un tabouret ; elle tenait sur ses genoux la poêle à frire où mon bifteck avait été cuit. Elle en essuyait soigneusement le fond avec des morceaux de pain qu’elle mangeait ensuite avidement, et, malgré son geste rapide pour dissimuler la poêle sous la serviette, je sus soudain dans un éclair, toute la vérité sur les motifs de son régime végétarien*.
Je demeurai là un moment, immobile, pétrifié, regardant avec horreur la poêle cachée sous la serviette et le sourire inquiet, coupable, de ma mère, puis j’éclatai en sanglots et m’enfuis.
Romain GARY, La Promesse de l’aube
1) Combien de personnages y a-t-il dans ce récit ? Quel lien les rattache l’un à l’autre ?
2) Qui est le narrateur ?
3) Le narrateur raconte :
a- Une histoire imaginaire
b- Un souvenir d’adolescence ?
c- Une expérience de sa vie d’adulte ?
Relevez une expression qui le montre
4) Où se déroule l’action ?
5) a- Les personnages mènent-ils une vie aisée ?
b- Relevez une phrase qui le montre.
6) La mère refusait de manger de la viande :
a- Parce que cet aliment lui était interdit.
b- Parce qu’elle le réservait à son fils.
c- Parce qu’elle avait mangé le sien.
Donnez la bonne réponse
7) Qu’a découvert le narrateur en rentrant dans la cuisine ?
8) « Je sus soudain, dans un éclair, toute la vérité sur les motifs de son régime végétarien*. »
Quelle vérité vient –il de découvrir ?
9) Complétez le tableau suivant. Vous placerez dans la dernière colonne (contenu), dans la case qui convient, les sous-titres suivants :
Une entrée inattendue, une mère courageuse, honte et culpabilité, une vérité cruelle
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Etapes du récit |
Ligne …à… |
Indices de temps |
Temps verbaux |
Contenu |
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Situation initiale |
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Elément modificateur |
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Péripéties |
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Situation finale |
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10) Relevez du texte deux adverbes formés sur le modèle de « courageusement »
« Elle luttait courageusement »
Réécrivez cette proposition en remplaçant l’adverbe « courageusement » par la forme nominale correspondante
« Elle luttait …………… »
11) « Toute la journée, elle guettait les clients éventuels, car notre pain quotidien dépendait entièrement de ce commerce incertain. »
Réécrivez la phrase de façon à mettre en évidence un rapport de conséquence.
12) « elle tenait sur ses genoux la poêle à frire où mon bifteck avait été cuit » Réécrivez cette phrase en mettant le verbe « tenir » au présent de l’indicatif (attention au temps de l’autre verbe)
« J’éclatai en sanglots et je m’enfuis » Imaginez la suite du texte.
Tu rédigeras ton texte à la première personne du singulier .Tu emploies le passé simple pour les actions de premier plan et l’imparfait pour les actions de second plan. Ton texte doit comprendre au moins un rapport de cause-conséquence, un rapport d’opposition.
Le récit s’achèvera sur une chute moins triste.
1) Il y a deux personnages ; ils sont mère et fils (0,25pt x2)
2) Le fils (0, 25pt)
3) Réponse (b) (0,25pt)
« J’étais alors élève de quatrième au lycée de Nice » (0,5pt)
4) Dans la maison du narrateur, précisément, dans la cuisine (0,5pt)
5) a- Non, ils mènent une vie modeste (0,5pt)
b- « Depuis treize ans déjà …… elle luttait courageusement …… dans l’assiette » (1pt)
6) Réponse (b) (0, 5pt)
7) Il a vu sa mère qui mangeait des morceaux de pain trempés dans le jus de viande resté au fond de la poêle. (1pt)
8) Il a compris que sa mère aimait la viande, qu’elle avait menti, qu’elle se privait de viande pour la lui laisser. (1pt)
9) (5pts)
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Etapes du récit |
Ligne …à… |
Indices de temps |
Temps verbaux |
Contenu |
|---|---|---|---|---|
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Situation initiale |
Lignes 1 à 12 |
Alors, depuis treize ans |
Imparfait |
Une mère courageuse |
|
Elément modificateur |
Ligne 13 |
Un jour |
Passé simple |
Une entrée inattendue |
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Péripéties |
l. 14 à 17 |
Soudain |
Imparfait |
Une vérité cruelle |
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Situation finale |
l. 18-19 |
Un moment, puis |
Passé simple |
Honte et culpabilité |
10) « Nerveusement » (l.4), « Entièrement » (l .5), (ou « Solennellement » (l.8)) (0,25pt+ 0,25pt)
« Elle luttait avec courage » (0,5pt)
11) Notre pain quotidien dépendait entièrement de ce commerce incertain si bien que, toute la journée, elle guettait les clients éventuels
« Alors »
« C’est pourquoi » (1pt)
12) « Elle tient sur les genoux une poêle à frire où mon bifteck a été cuit » (0,5pt x2)
J’entrai précipitamment dans ma chambre, fermai la porte à double tour et me jetai sur mon lit. Je pleurais .Je donnais des coups de poing dans l’oreiller, je mordais rageusement le drap. J’étais furieux contre ma mère. Pourquoi m’avait-elle menti ? Elle disait qu’elle ne supportait pas la viande alors qu’elle aimait ça. Mais c’est surtout contre moi-même que j’étais le plus furieux.
Je m’en voulais parce que j’étais aveugle, je n’avais pas compris que ma mère se privait pour moi. Elle se sacrifiait pour me payer le bifteck quotidien que je mangeais tranquillement devant elle alors qu’elle se contentait de saucer le fond de la poêle.
J’eus honte de moi, et me mis à pleurer si fort que je n’entendis pas frapper à ma porte.
__ Ouvre, mais ouvre cette porte, suppliait ma mère.
Je me levai enfin, décidé de la traiter de menteuse, mais quand la porte fut ouverte, je me jetai dans ses bras et, étouffant mes sanglots dans son cou, lui murmurai :
__ Pardon, maman, pardon.




